Passer derrière la caméra

 
Si son nom ne vous évoque rien, vous avez certainement croisé le visage de John Carroll Lynch dans de nombreuses productions. Il est en effet un acteur prolifique apparu dans plus de 100 films et séries, dont Fargo, ZodiacGran Torino et American Horror Story
Lynch nourrissait depuis longtemps le désir de passer à la réalisation : "J’ai toujours été attiré par la narration et la construction d’un récit, c’est d’ailleurs ce que j’ai étudié à l’université. Parce que c’est une chose de comprendre une histoire quand on la lit, mais quand on passe du côté de la réalisation, il faut réussir à l’orchestrer. C’est comme un pont. Pour assembler un pont, il faut créer tous les dispositifs qui vont permettre sa construction. C’est ce que font les réalisateurs et les producteurs pour un film."

 

 

 

 

Quand 2 Lynch se rencontrent

 

Ami et collaborateur régulier d'Harry Dean Stanton, David Lynch a lâché un temps sa caméra pour faire l'acteur dans Lucky. Aux dires du réalisateur John Carroll Lynch - avec lequel il ne partage aucune parenté -, David Lynch "était bienveillant et prêt à tout. Il est venu pour jouer, point barre. Je pense que, lorsqu’il est sur un tournage comme celui-là, il se comporte un peu comme l’acteur qu’il aurait aimé diriger. J’ai beaucoup appris sur le métier d’acteur en travaillant avec lui en tout cas."

 

 

 

 

 

Un film fait sur mesure

 

 

Lucky, qui est le premier long-métrage de John Carroll Lynch, a été écrit spécialement pour Harry Dean Stanton en s'inspirant de sa vie et de sa personnalité. Il s'agit à la fois d'un film quasi biographique et d'"une sorte de lettre d’amour pour l’acteur et pour l’homme" selon le réalisateur. Cela a été possible grâce au co-scénariste Logan Sparks, qui est un vieil ami du comédien.

 
Afficher l'image d'origineUne critique :
Rares sont les films conçus en hommage à un acteur de son vivant. C’est le cas de Lucky, totalement structuré autour de la personnalité de Harry Dean Stanton et de l’unique rôle en vedette qu’il avait tenu auparavant : celui du magnifique Paris, Texas de Wim Wenders.
Un film à voir par tous les admirateurs de Harry Dean Stanton, cet acteur américain de second plan, qui est décédé l’été dernier, après avoir figuré, selon lui, dans au moins deux cents films, et qui avait eu l’honneur de se voir confier par Wim Wenders le rôle principal de Paris, Texas, en 1984. Rôle qu’il avait accepté très humblement, seulement après avoir obtenu l’accord de toute l’équipe du film. Un rôle qu’il interpréta avec son talent inné d’acteur passe-partout, crédible aussi bien en hors-la-loi (Le Récidiviste, Ulu Grosbard, 1978), policier (Adieu ma jolie, Dick Richards, 1975), faux prédicateur (Le Malin, John Huston, 1979), mécanicien (Alien – le 8è passager, Ridley Scott, id.), qu’en marginal (Macadam à deux voies, Monte Hellman, 1971), ami fidèle (Coup de cœur, Francis Ford Coppola, 1982) ou encore victime de toutes sortes (Sailor et Lula, David Lynch, 1990)…
Les deux scénaristes de Lucky, Logan Sparks et Drago Sumonja, ont donc imaginé une histoire pour lui rendre un hommage de son vivant. Ils lui donnent l’occasion d’être tout simplement lui-même - il peut, par conséquent, y fumer son paquet de cigarettes quotidien, avec la bénédiction du médecin joué par Ed Begley, Jr. -, d’évoquer sa jeunesse dans le Kentucky où, à treize ans, il éprouva la peur du vide, ce qui, depuis, l’a conduit à ne croire qu’en la relativité de toute existence, cet ungatz, cette inanité de l’être ainsi exprimée par les mafieux italo-américains. Ainsi pensa-t-il très tôt que rien ne peut relever de la conscience humaine, que nous sommes tous prédestinés, que le monde n’a ni commencement ni fin, que l’identité individuelle n’est qu’une illusion, que nous appartenons donc au vide, que nous ne sommes rien, qu’il n’y a pas de réponse à quoi que ce soit et que, par conséquent, il nous faut vivre l’instant et demeurer nous-mêmes, en sachant bien que personne n’est responsable de nos actes et qu’il ne nous reste plus qu’à respirer et sourire ! Une philosophie héritée de sa profonde connaissance de différents textes, ceux de la Kabbale, du Bouddhisme, d’Einstein, de Carl Jung et surtout de Shakespeare - Othello et Macbeth en particulier -. Une pensée exprimée très ouvertement dans le dernier tiers de Lucky, qui fait de ce film un émouvant chant du cygne de l’acteur.
Le film est ainsi teinté d’une relative noirceur, atténuée cependant par une touche fréquemment et agréablement goguenarde. Harry Dean Stanton, très amaigri, déambule comme dans le désert de Wenders, cette fois d’une manière bien moins assurée, se rendant successivement dans un café, une supérette, un bar, où les auteurs de ce film fort sympathique l’ont encouragé à exprimer sa philosophie auprès de différentes personnes, dont un être très insolite, brillamment interprété par David Lynch. La photo, aux tons fréquemment chauds, est très soignée, signée Tim Suhrstedt ; la réalisation du néophyte et ancien acteur John Carroll Lynch - aucune parenté avec David -, est fonctionnelle, discrète, constamment au service des comédiens ; le montage, quant à lui, est sobre et bien rythmé, telle une sonate. Le film, dans son avant-dernier plan, nous montre Harry Dean Stanton qui scrute un très haut cactus, encore plus desséché que lui, puis qui nous regarde longuement, finit par sourire et s’en va sur ce sol aride. Beau départ testamentaire qui nous invite à méditer sur nos propres déserts.
 

 

 

Duo de réalisatrices (1)

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Cecilia Atán est née en 1978 à Buenos Aires. Elle démarre sa carrière comme stagiaire à la réalisation auprès du cinéaste Eduardo Mignogna à l’occasion du film El Faro en 1998 au générique duquel figure notamment Ricardo Darín. Elle devient ensuite assistante réalisatrice avant de signer son premier court métrage, El Mar, qui est invité au Short Film Corner à Cannes en 2012 avant d’être présenté en compétition aux festivals de Biarritz et de Mar del Plata. En 2015, elle réalise la série documentaire en huit épisodes Madres de playa de Mayo, La Historia qui est nommée aux International Emmy Awards l’année suivante. La Fiancée du désert est son premier long-métrage de fiction. Cecilia Atán est également cofondatrice de la société de production El Perro En La Luna aux côtés de Sebastián Mignogna et Guido Mignogna.
 

 

 

 

 

Duo de réalisatrices (2)

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Valeria Pivato est née en 1973 à Buenos Aires. Après des études de design et un diplôme en cinéma, elle entame une carrière d’assistante réalisatrice, scripte et directrice de casting. Elle travaille notamment avec Juan José Campanella sur Le Fils de la mariée en 2001 et surtout Dans ses yeux qui obtient l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2010. Elle participe également comme scripte à Nordeste de Juan Solanas qui est sélectionné à Un Certain Regard à Cannes en 2005. En 2008, elle assiste Pablo Trapero sur Leonera qui est présenté en compétition au Festival de Cannes. Puis elle remporte en 2013 le Concours international des scénaristes de Patagonik avec Before and after… And after again. En 2017, elle coréalise son premier long-métrage, La Fiancée du désert, aux côtés de Cecilia Atán.

 

 

 

 

Paulina García en haut de l'affiche

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Actrice, metteur en scène et dramaturge chilienne, née à Santiago du Chili le 27 novembre 1960, Paulina García a obtenu tout au long de sa carrière de nombreuses récompenses pour son travail, tant au cinéma qu’au théâtre. Véritable star dans son pays, c'est le film Gloria de Sebastián Lelio, présenté en Compétition au Festival de Berlin en 2013, et dans lequel elle incarne le rôle principal, qui l'a propulsée au-delà des frontières. Récompensée par l'Ours d'argent, sa prestation a été unanimement saluée par la critique internationale et le film fut un succès public dans les nombreux pays où il est sorti. Depuis, elle alterne films indépendants américains (Brooklyn Village de Ira Sachs), grandes productions internationales (Narcos, la série création originale de Netflix), films latino-américains de réalisateurs internationalement récompensés (Tout va bien d'Alejandro Fernandez Almendras) et premiers films (La Fiancée du désert de Cecilia Atán et Valeria Pivato) lui offrant des rôles à sa mesure.

 

 
Afficher l'image d'origineUne critique :

Une colonne de voyageurs chemine en traînant des valises le long d’une route déserte. Ce sont les passagers d’un car accidenté. En attendant que la compagnie affrète un nouveau véhicule, ils vont passer la nuit au sanctuaire de la Difunta Correa, un lieu de pèlerinage situé dans le désert de San Juan, au centre-ouest de l’Argentine. La caméra s’approche du visage de Teresa (Paulina Garcia), une femme de 54 ans. Domestique à Buenos Aires, elle a été contrainte par la crise de quitter la famille qui l’employait depuis des décennies pour aller travailler à 1 000 kilomètres de là. Ayant perdu son sac, Teresa va rester bloquée plus longtemps que prévu dans ce lieu touristique habité par la présence de la sainte païenne et les objets hétéroclites déposés en offrande par les pèlerins.

Dans ce temps suspendu et incertain, cette femme entre deux âges, entre deux emplois, va se confronter à l’inconnu et lâcher prise grâce au Gringo (Claudio Rissi), un forain fort en gueule dont l’existence tout entière tient dans son vieux camion. Entre fascination et méfiance, la rencontre avec le séducteur rugueux scellera les retrouvailles de Teresa avec le désir, la sensualité et la confiance. Premier long métrage de fiction des Argentines Cécilia Atán et Valeria Pivato, la Fiancée du désert emprunte les codes du road movie pour raconter un voyage intérieur, une quête intime dans une nature à la beauté écrasante. Alternant les scènes au présent et des flashs de la vie passée, les réalisatrices opposent le dedans et le dehors, les couleurs froides de la maison des patrons et la lumière aveuglante du désert, la routine réconfortante d’un quotidien balisé et le vent qui libère les cheveux de Teresa. Par petites touches, affleurent la violence feutrée de la famille bourgeoise envers ses domestiques, le discret paternalisme du fils de famille, la solitude d’une femme célibataire dont la vie privée a été confisquée par le travail.

Dans un décor empreint de ferveur populaire, les deux Argentines observent les métamorphoses de leur héroïne à travers une forêt de rubans rouges, dans l’encadrement d’une fenêtre ou d’un miroir. Actrice, metteure en scène et dramaturge très connue au Chili, Paulina Garcia illumine le film. Son corps d’oiseau en cage se délie, son visage, d’abord fermé, s’offre au soleil du désert. Un film délicat sur la liberté retrouvée.